L'homme au cruchon

flèche
 

– Mon amour, ça va ?
– Mon ventre, je crois que c’est le ventre…
– Peut-être as-tu trop mangé ?
– Je n’ai touché à rien…
– Tu n’as plus faim ?
– Non.
– Je vais débarrasser, alors.
– Laisse-moi faire, chérie !
– Voyons, repose-toi…
– J’insiste, ça me changera les idées.
– Dans ce cas, je vais préparer le café.
– Sans moi…
– Tu aimerais peut-être autre chose ?
– Merci, rien.
– Un T ?
– Bof !
– Un grog ?
– Tiens, un grog, pourquoi pas…
– Ça va te faire du bien, c’est fort !
Elle pose un mug sur le mini-bar de la cuisine, ouvre un placard sous l’évier.
– Merde chéri, on n’a plus de rhum…
– C’est dommage, il faudrait toujours être prévoyant !
– Tout noter sur la liste…
– L’emporter le moment venu !
– Et la lire réellement, une fois dans le magasin…
– Ce n’est pas grave, finalement je prendrais bien du T.
Sur la gazinière, elle met à bouillir une casserole d’eau. Prépare un second mug, remplit deux pinces à T d’un T puisé au fond d’une boîte en fer.
– Il n’y a presque plus de T, mon amour !
– Je propose qu’on le note sur la liste.
– Je vais le faire tout de suite…
Elle inscrit Thé sur une feuille à petits carreaux. Il se lève de table et emporte verres, couverts et les dépose dans le lave-vaisselle, se ravise et range son verre propre dans un placard à vitre translucide. En le refermant, la porte du placard se déboîte et ne tient plus qu’à une seule charnière. Suspendue dans les airs, la porte du placard est toute de travers. Elle se dirige vers le sol.
– Qu’arrive-t-il à cette porte de placard ?
– Elle est en train de tomber, mon amour…
– Il va falloir la remplacer.
– Je vais l’inscrire sur la liste…
Tombée sur les carrelages, la porte du placard se brise en éclats de verre et de bois.
– Je n’aime pas ce bruit, chérie…
– Laisse, je vais balayer.
– Je te remplace aux boissons, toi aussi tu as pris du T ?
– Finalement…
– Deux sucres ?
– Pour une fois, je vais essayer sans. Comme font les connaisseurs…
– C’est bien de changer ses habitudes.
– Dis chéri, ce placard, il n’est pas si mal sans sa porte !
– Vraiment ? Attends, je termine de sucrer mon T…
– Tu n’as pas l’habitude, je comprends.
– Non, ce n’est pas cela.
– Alors, mon idée… Qu’en dis-tu ?
– Que je m’éloigne un peu, pour voir… C’est vrai qu’on peut très bien se passer de cette porte.
– Les verres et les tasses servent tous les jours, ils n’auront pas le temps de prendre la poussière !
– Tu as entièrement raison, tiens, voilà ton T.
– Merci… Attention !
Elle allume un pétard et le jette aux pieds d’Albert, une petite explosion retentit. Il sursaute.
– Quelle impatiente, il n’est pas 22 heures…
– Je sais bien mais seuls ou pas, moi, le 31 décembre, je lance des pétards !
– Je suis désolé, tu sais.
– Ce n’est pas de ta faute, si tu as mal au ventre.
– Toutes ces bonnes choses que tu avais préparées…
– On en aura pour demain, c’est bien !
– Je n’ai même pas touché au vin…
– C’est vrai que ça ne te ressemble pas, tu dois avoir très mal !
– Ecoute, Emma, il y a autre chose…
Elle remue son T avec la pince qui fait aussi cuiller, il égoute la sienne au-dessus du mug.
– Cinq minutes, le Lapsang Souchong !
– Pas moins !
– Ni plus !
A la suite de leur mère, les enfants ont sauté sur cette réplique familière.
– Pas plus !
– Ni moins !
Albert sourit, Emma continue de remuer son T.
– Fernand, Lina, je crois qu’il est l’heure d’aller au lit.
– Non, non, m’man ! Encore un peu !
Albert hoche la tête favorablement.
– Bon, finissez votre glace, alors…
– Oui, oui ! Merci m’man !
Emma et Albert avalent une gorgée de T chaud.
– C’est drôle, sans sucre !
– Et avec aussi !
– Vive le changement…
– Aou !
– Hou !
– Wou !
A leur façon, les enfant répètent le cri du père.
– Quant à moi, je n’ai pas lésiné sur le blanc…
– Ça ne se voit pas encore, ma chérie.
– Je m’en doute, mais je te parie qu’une fois les enfants couchés, je vais me lâcher d’un seul coup !
– Et sans doute avant minuit…
– Qui sait ?
– Moi, moi !
Lina et Fernand lèvent le doigt en même temps.
– A toi, Lina.
– Merci p’pa, je pense que m’man sera faite à 23 heures.
– Bon, et toi Fernand ?
– Euh, je voulais dire aussi ça… Alors, 23 heures 10 !
– Nous verrons qui a gagné demain matin, allez ! Au dodo maintenant.
– M’man, encore un peu !
Les enfants regardent à nouveau leur père, il ne hoche pas la tête.
– Brossez-vous les dents, Fernand tu commences.
Devant l’évier, l’aîné s’exécute. Lina range ses jouets restés sur la table : un dé à coudre en plastique, une pelote de laine et un livre de Oualt Diné.
– M’man, j’ai terminé !
– Trois minutes, Fernand…
Albert a presque fini son T, il allume un gros cigare.
– Déjà…
– Quoi, t’as vu ce bâton de chaise ! Il faut bien commencer, si je veux être prêt pour minuit…
– C’est ton petit rituel, je sais bien, mais tu pourrais attendre que les enfants soient couchés…
– Une exception de temps en temps, Emma, sans ça on étoufferait…
– Soit, soit… Allez, à toi Lina !
Devant l’évier, Fernand aide sa petite sœur à grimper sur un tabouret.
– M’man, tu viens me mettre le dentifrice sur la brosse ?
– J’arrive ma puce, Fernand, dis bonsoir à ton père…
– Salut p’pa, à l’année prochaine !
– Dors bien, mon grand. Dans quelques années, toi aussi tu tireras les pétards avec ta mère.
– D’accord, p’pa…
Albert éloigne son cigare avant d’embrasser son fils, et le regarde monter l’escalier menant aux chambres à coucher.
– Laisse-moi t’aider, Lina…
– Je veux bien, m’man, tu sais je suis encore petite !
La cadette a laissé tomber sa brosse à dents dans l’évier, au fond d’un saladier où remue une crevette crue. Emma l’aide à terminer son brossage, Lina descend du tabouret et court embrasser son père.
– Oups ! Bonne nuit Lina, fais de beaux rêves !
– Merci p’pa, toi aussi !
Lina dans ses bras, Emma monte aux chambres. Albert s’enfonce dans sa chaise, regarde l’heure sur l’horloge posée sur la cheminée. Tire sur son cigare, termine son T par une demi-gorgée déplaisante.
Où allons-nous, mes amours… Qu’est-ce que je vais faire, qu’est-ce que je vais lui dire… Elle m’a entendu, c’est sûr, voudra tout savoir… On ne peut plus s’en dispenser, autant en finir cette année…
Il est 22 heures 30, Emma redescend l’escalier. Se rassied en face d’Albert, boit son T tiède. Déplaisant. Allume une cigarette en soupirant.
– Ouf ! Ils devraient s’endormir rapidement.
– N’ont pas l’habitude de se coucher aussi tard…
– Tu as entendu ce qu’a dit Lina ?
– « Je suis encore petite », comme un reproche…
– C’est terrible, j’ai pensé exactement la même chose !
– Tu sais bien qu’on se pose trop de questions…
– Analyser moins, laisser faire la vie !
– Se laisser aller…
– Tout de même, nous y parvenons de temps en temps !
– Heureusement, ma chérie. Mais quel boulot…
– S’aimer sans y penser…
– Justement, ma chérie, si j’ai mal au ventre…
– Albert, venant de toi je n’aime pas cette insistance…
Elle se ressert du blanc et lui en propose, il tend sa main et chacun mime le geste de recevoir du vin, les verres étant déjà ou bien dans le lave-vaisselle, ou bien dans le placard sans porte. Mais le liquide est réel, qui s’écoule sur la nappe en papier.
– J’ai bien fait de ne pas mettre celle en tissu !
– Tu es toujours si prévoyante…
– Trop, tu ne trouves pas ?
– On est comme on est…
– On s’aime comme on est ?
– Heu, justement !
– Je te vois venir, Albert, et je n’aime pas ça du tout…
Elle se lève vers le placard et apporte deux verres, dont celui qu’Albert n’avait pas utilisé, les remplit avec ce qu’il reste dans la bouteille.
– Merde, et au frigo ?
– Ne bouge pas, je vais aller voir…
Albert revient avec une bouteille de Champagne.
– On aura une heure d’avance !
– Après tout, si c’était l’heure d’été…
– Bon, chérie, voilà : demain tu t’en vas.
– Mais, et les enfants ?
– J’en garde un et toi, l’autre.
– Quelle horreur !
– Tu ne me demandes pas pourquoi ?
– Pas tout de suite, excuse-moi.
– Toujours si maîtresse de toi, chère Emma… Vois-tu, en dix ans c’est bien ça qui m’aura le plus fait chier…
– Tant que ça ?
– Du 31 décembre 2000 au 31 décembre 2010, c’est facile à retenir…
– Ton amour des comptes ronds te trahit, mon chéri, en vérité c’était le 24 décembre 2000…
– Quoi qu’il en soit, à la tienne ! Et je le pense.
– Moi de même, Albert : trinquons à ces dix belles années.
Il débouche le Champagne et leurs verres s’entrechoquent, chacun se regarde dans les yeux.
– Albert, pourquoi ?
– Pourquoi pas ! Non, je plaisante.
– Jusqu’où plaisantes-tu, Albert…
– Qu’espérer… Aou !
– Encore ce cri ? D’où le sors-tu, à la fin ?
– L’honnêteté est un mot si solitaire…
– Imagine qu’il n’y a pas de ciel…
– Non Emma, c’est idiot, on ne peut pas jouer au jeu des chansons, dans un moment pareil…
– Alors, faisons l’amour ! Maintenant et quoi qu’il arrive, une dernière fois.
– Non. Après. Après tout.
Elle hoche faiblement la tête.
– Hélas, Emma… J’aimerais pouvoir te reprocher quelque chose… Une broutille, une petite tromperie mais non, tu ne me feras pas ce plaisir-là…
Elle se sert un second verre de Champagne et remplit celui d’Albert, il l’éloigne vers le centre de la table.
– Plus tard, je t’en prie Emma, ne boit pas autant… Ce n’est pas facile pour moi non plus…
– Pour le moment, je ne vois aucune difficulté… Il ne tient qu’à toi d’en créer ou non…
– Je sens comme un reproche, là.
– Prends le comme tu voudras. On se connaît, non ?
– Tu dois te dire : il m’a fait le même coup l’an dernier… Il veut toujours que l’on soit seuls, le 31 décembre, mais on a beau s’y attendre, c’est quand même autre chose quand on est en plein dedans, n’est-ce pas ?
– Admettons… Mais, tu es sûr que c’est à ton tour, cette année ? Attends ! Tu viens de dire « il m’a fait le même coup l’an dernier », stop ! On est encore en 2010, les années paires sont à moi !
– Tu en es sûre ?
– Ma main à couper !
Albert prend un couteau à pâtissserie, posé à côté d’un baba au rhum qu’il n’a pas touché. Il l’approche de la main d’Emma, la retourne à plat sur la nappe et lui chatouille les veines du plat de la lame, comme une scie sans force.
– Tu as raison, Emma, c’est ton année…
– Pas facile de tenir jusqu’à minuit, hein ?
– Tu l’as dit, mon amour.
– Entre jouer et jour ?
– Euh… jouir !
– Dis-moi d’abord, mon loup…
– Aou !
– Avais-tu vraiment mal au ventre ?
– Franchement, oui. Enfin, un peu…
– Perdu !
Albert a dit oui pour la première fois de la soirée, son gage consiste à boire d’un trait sa flûte de Champagne. Ils se lèvent et se déshabillent, Albert regagne sa chaise et Emma s’accroupit devant lui.
– M’man !
– Lina, que fais-tu là ? Retourne vite te coucher !
– Je n’arrive pas à dormir, Fernand rêve à voix haute…
– Et ce n’est pas intéressant, comme rêve ?
– Albert…
Emma et Albert se regardent nus.
– Bon, d’accord… J’y vais…
Il remet son pantalon, et monte recoucher Lina.
– A demain, m’man ! Désolée du dérangement…
A l’étage, Albert pousse la porte de la chambre des enfants. Il pousse un cri et lâche Lina qui tombe sur son lit, en face de celui où Fernand, inanimé, git en deux morceaux séparés.
– Lina… C’est horrible ce que tu as fait !
– C’est pas moi, c’est pas moi je le jure !
– Emma, viens voir… Emma ! Magne !
Elle avale les escaliers jusqu’à l’entrée de la chambre.
– Non, attends, du calme… Je ne veux pas que tu voies ça, redescend immédiatement.
– Immédiatement ?
– S’il te plaît… Aou ! Lina ! Recouche-toi vite, Lina…
– Qui a coupé mon frère en deux, p’pa ?
– Justement, je ne sais pas…
– C’est grave, p’pa ?
– Assez grave, ma chérie.
Albert a les larmes aux yeux, Emma est retournée s’asseoir dans la cuisine. Il est 23 heures.
– Lina, la fenêtre de votre chambre est grande ouverte !
– Oui, et il commence à faire froid, mon papounet…
– C’est toi qui l’a ouverte ?
– Non, c’était Fernand.
Albert est subjugué.
– Tu conjugues drôlement bien, pour une fillette de 3 ans.
– Hé, Albert ! Tu redescends ou tu te défiles ? C’est mon tour, cette année !
– Rendors-toi, Lina, j’ai refermé la fenêtre.
– Merci p’pa, mais est-ce que Fernand va encorêver ?
– Bien sûr, il s’est endormi plus loin qu’un rêve mais ça va revenir, ne t’en fais pas.
– A demain, p’pa.
Albert regagne la table de la cuisine, où Emma lui tire la langue en s’allumant une cigarette.
– Emma, il s’est passé quelque chose à l’étage…
– Ça, c’est du chiqué de 31 décembre où je ne m’y connais pas !
– Arrête, ce n’est pas drôle.
– Bon, quoi, qu’est-ce qu’il y a ? J’attends…
Albert se met à pleurer.
– Emma, on a coupé Fernand en deux morceaux.
– Quoi ! Fernand est mort ?
– Je n’ai pas dit ça… Il dort, mais coupé en deux.
Elle termine sa coupe, tousse faiblement et enchaîne sans regarder Albert.
– Et… il y a beaucoup de sang… entre les deux morceaux de Fernand ?
– Absolument pas, c’est d’ailleurs ce côté pro qui me préoccupe… Si cela avait été Lina, forcément elle en aurait mis partout…
– Je vais monter, à mon tour il faut que je monte…
– Je ne bouge pas d’ici, sait-on jamais.
– Tu as peur, je le vois dans tes yeux !
Emma va voir son fils.
– Fernand 1, Fernand 2… Fernand 3 ! Dormez bien, morceaux de mon Fernand…
Exaltée, elle retourne à table et gifle Albert.
– Tu m’as menti : Fernand est en trois morceaux !
– Deux, trois, je n’ai pas bien compté…
– Mais rassure-toi : tous dorment.
– C’est l’essentiel, me semble-t-il, ça ne méritait pas une gifle…
Sa joue rougie par la baffe, Albert recoiffe sa banane à l’aide d’un peigne à cran d’arrêt.
– Prends-moi sur ta moto, Serge !
– Si je suis Serge, tu seras Brigitte !
– Au temps où elle n’était pas facho, alors…
– Ça va sans dire…
Opportunément, Albert met un cédé de Gainsbourg. Et ils se chevauchent sur la laine du tapis, devant la cheminée.
– Mon amour, moi aussi je te quitte dès demain.
– Ha, tout de même !
– Je ne plaisante pas, Albert, on ne m’a jamais fait jouir aussi peu. Lopette, va, tu crois vraiment que mes enfants sont de toi ?
– Dis voir, toi quand tu attaques !
23 heures 27.
– P’pa !
– Fe, que fais-tu là ? Remonte vite te coucher !
– P’pa, je suis And !
– Même pas capable de reconnaître le bon morceau de son fils…
– Hé, ça va ! Au lit maintenant, And…
– Mais p’pa, j’ai fait un cauchemar !
– Viens là mon grand, ton père est un salaud…
– Emma, on n’implique jamais les enfants dans notre jeu !
– Qui parle de jouer ? Il serait temps qu’il fasse jour dans ta tête, l’ami ! Tu restes là, je vais recoucher And…
Albert rallume son gros cigare, aux deux tiers consumé. Il termine sa coupe de Champagne et regarde en face de lui.
Elle va redescendre et poursuivre son petit manège, je n’aime pas quand c’est son tour, elle me fout vraiment la trouille… Ras le bol des réveillons automatiques, on ne pourrait pas fêter ça comme tout le monde ? S’inviter chez des amis, et spéculer sur la fin du monde en écorchant des huîtres !
Emma se rassied.
– Tu sais bien que nous n’avons pas d’amis…
– La balle est dans ton camp, peste d’Emma.
– Je veux savourer chaque minute, tu n’auras plus aucun répit avant l’année prochaine !
– Dis-moi juste si Fernands vont bien.
– Nenni, tu ne sauras plus rien !
– Ça va, je t’écoute… J’attends ton fiel accumulé depuis 364 jours…
– Si tu veux, après minuit on arrête une fois pour toutes ce jeu idiot. On décide qu’à partir de l’an prochain, lorsque l’on a quelque chose à se dire, au lieu d’attendre le dernier jour on le fait tout de suite…
– Quitte à s’empoisonner le quotidien ?
– Il faut savoir ce que l’on veut…
– Emma, je t’aime.
– Hors sujet, cher sujet… Tu m’en as trop fait voir, cette année… Evidemment, je n’arriverai pas à tout te dire, tu es toujours très malin pour gagner du temps…
Il est 23 h 35, Emma remet son pullover.
– Pourquoi fais-tu cela ?
– Parce que j’ai froid, tout simplement ! Toujours à interroger le moindre geste… Albert : laisse-moi vivre ! Si je pouvais formuler un seul vœu, ce serait celui-là : vivre. Enfin, on s’en fout n’est-ce pas.
– N’est-ce pas ?
– Puisque je te quitte…
– Oui, c’est vrai.
Albert transpire.
– Mais… Où comptes-tu aller ?
– Tu le fais exprès ? Je te quitte mais c’est toi qui pars ! J’ai eu assez de mal à trouver la maison de nos rêves…
Nous avons eu du mal à trouver la maison de tes rêves…
– Oui, bon… J’espère pour toi que tu sais où aller !
– Bien sûr, depuis le temps que j’y pense.
– Tant mieux, tant mieux. Allez, je vais te rassurer : un des enfants est de toi…
– Ah !
– Mais le prochain, là tout petit dans mon ventre, je ne saurais te dire exactement…
– Le prochain ?
Albert a des sourcils.
– Mais oui, j’aime les enfants tu le sais depuis toujours !
– Quand même, tu aurais pu m’en parler.
– Entre nous, et ça aussi tu le sais bien, ces choses-là se font toutes seules ou bien ne se font pas, et sur ce coup-là, je n’allais pas attendre le 31 décembre pour te demander la permission, voilà !
Albert rallume son gros cigare, une fumée grise s’en échappe en direction d’Emma.
– Il n’a que quelques semaines, j’allais t’en parler…
– Un autre enfant, mon amour c’est merveilleux !
– C’est la vie, le spectacle continu…
– Le bébé est une personne…
Emma et Albert sont dans le dernier quart d’heure avant 2011. A l’extérieur de la villa, un pétard explose sous la fenêtre des enfants.
– On a crié !
– Aou !
– Vraiment, je crois que c’est Fernand… Tu ne veux pas aller voir ?
Albert monte à l’étage, il prend tout son temps.
– Tu dors, bonhomme ? Lina, chut… Ton frère s’est rendormi, ne t’inquiète pas c’était juste un pétard.
Il revient à table, boit et fume avant de parler.
– Fernand s’est raccommodé avec la nuit, il dort à poings fermés. Lina a été surprise, mais ça va aller…
– Bravo.
– Te souviens-tu Marie 15 août ?
– Allez, mets-le ton disque… J’en ai presque terminé de toute façon, tu vois je suis incapable d’accumulation…
– Quand même, me foutre dehors et m’annoncer qu’un des gosses n’est pas de moi ! Disons que tu as le sens de la formule…
– C’est gentil d’admettre que je sais aller à l’essentiel.
– Une vraie qualité, je le reconnais.
Il met un disque de Louis Arti dans le salon, à côté de la cuisine et dont l’ouverture sans porte laisse passer le son.
– Tu veux savoir lequel n’est pas de toi ?
– Quelle question, surtout pas !
– La cadette n’est pas de toi.
– Lina…
– Oui, elle s’appelle Lina.
– J’avais choisi ce prénom… Emma, tu es vilaine ce soir !
23 heures 55.
– A chacun son tour, l’ami…
– Tu me gâtes, cette année !
– Mettons que j’ai un peu répété, pour une fois.
– Alors, ça y est ? Tu as terminé ?
– Presque…
Albert a mal aux dents.
– Dans trois minutes, quelqu’un va sonner.
– Allons bon, Emma : le jeu s’arrête à minuit pile !
– Il sera minuit moins une, mon cher Albert…
– Tout de même, qu’allons-nous dire aux enfants ?
– Je leur expliquerai, ne t’en fais pas.
– Leur ? Minute ma grande : Fernand vient avec moi.
– Nous y voilà, monsieur veut vraiment négocier ça ?
– C’est la meilleure…
– Et repartir seul, enfin te retrouver libre comme tu dis, expérimenter en solitaire, errer, méditer… Non ?
– Très drôle, vraiment…
23 heures 58.
– Tiens, le clocher est en avance…
– Ils pourraient le mettre à l’heure, au moins cette nuit-là !
Ils, toujours ils… Tu n’as qu’à le faire, toi, tout de même tu es le maire de ce village !
– Ça fait trois mois que je leur ai dit, je crois que je n’ai pas assez d’autorité…
– Tu me l’enlèves de la bouche, Albert.
– Quoi, tu voudrais peut-être que je te dérouille aussi ?
– Tu sais, parfois rien ne me ferait plus plaisir. Je veux dire, pas sur le moment, évidemment, mais après coup, je me dirais tiens, mon mari n’est pas une lopette !
– Vivement minuit…
La sonnette de la porte d’entrée retentit. Un seul coup. Emma se lève et ouvre à une femme de petite taille, qu’elle embrasse en la priant d’entrer.
– Monsieur le maire…
– Gaby ?
Albert reconnaît indubitablement le futur troisième enfant de sa femme, tel qu’il sera dans quinze ans.
– En personne ! On s’embrasse ?
Les douze coups de minuit retentissent au clocher de l’église, pour la seconde fois en deux minutes.
– C’est pas vrai, ils viennent de le remettre à l’heure !
– L’année commence bien, mon amour !
Ils s’embrassent sur la bouche, Emma prie Gaby de s’asseoir avec eux.
– Viens par là, ma fille. Comme je te l’ai expliqué, nous sommes quinze ans plus tôt, le soir où j’ai dit à ton père que tu allais naître.
– Alors, tu es bien ma fille ?
– Bien sûr qu’elle est ta fille, Albert… Hé, la partie est terminée !
– Tu veux dire que tu as tout inventé ?
– De quoi parlez-vous ?
– Un petit jeu, pour passer le réveillon… On s’invente les pires horreurs et ça ne rate pas : à chaque fois l’autre finit par y croire !
– Décidément, j’ai de qui tenir…
Albert cherche une coupe propre dans le placard sans porte, et une autre bouteille de Champagne dans le frigo. Il se rassied. Il hurle en secouant ses oreilles.
– Aou ! Vive le Nouvel an !
– Ça lui fait toujours ça, on joue à ce truc-là depuis qu’on se connaît et franchement, il n’y a pas mieux pour apprécier l’année qui commence !
– Pas besoin de résolutions…
– Le seul fait que tout redevienne comme avant…
– Avant le début du jeu…
– Je ne comprends pas tout, mais ça m’a l’air pas mal tordu ! Allez, tchin p’pa ! Tchin m’man !
– A ta santé, notre fille.
– Je suppose que Lina et Fernand dorment ?
– Sans doute, mais tu les rencontreras demain !
– Ça va me faire drôle, de les voir si jeunes !
Gaby se promène au salon, et fredonne sur le cédé de Louis Arti. Albert écrase son cigare dans le cendrier.
– Tu as vu, je ne l’ai même pas terminé.
– J’avoue que l’odeur commençait à me gêner…
– Emma ?
– Oui, Albert.
– Nul ne peut remonter le temps, Emma…
– Je le sais bien, mon chéri.
– Alors, comment se fait-il que Gaby soit déjà parmi nous ?
– Oui, évidemment, laisse-moi t’expliquer… Jusqu’à hier, en effet, personne ne pouvait remonter le temps… Non, disons plutôt que dans quinze ans, quelqu’un va trouver comment remonter le temps.
– En 2025 ?
– Exactement.
Gaby revient à la cuisine, et s’assied entre ses parents.
– D’ailleurs, la date est devenue célèbre : le 26 novembre 2025.
– C’est ça, merci Gaby.
– Mais, tout de même, un truc que je ne saisis pas : pourquoi es-tu au courant, toi, et pas moi ?
– Voilà qui est typique de ton père, n’est-ce pas !
– Ha ! Sûr…
– Et puis, si je suis le seul à avoir quinze ans de retard, comment se fait-il que Gaby ne connaisse pas encore Lina et Fernand ? C’est absurde !
– Remonter le temps sera toujours absurde, mon amour, même depuis qu’on sait comment faire. D’ailleurs, il y a peu de candidats : trop compliqué pour l’esprit…
– Ça c’est vrai, m’man et quelque part, on t’envie, p’pa, de n’avoir jamais su… M’man voulait te protéger…
– Merci, je ne comprends pas tout mais l’intention y est.
– Là, c’est moi qui ne te comprends plus, p’pa…
– Et si on allait se coucher ? Gaby aura beaucoup à faire, demain.
– Nos têtes en ont bien besoin !
Gaby s’endort sur le canapé du salon déplié, Albert et Emma montent dans leur chambre.
– Bon, dis-moi : qui est-ce ?
– Tu ne me crois donc pas ?
– Si, à présent je te crois. Dors bien, ma chérie.
– Bonne nuit…
Ils s’endorment et dorment toute la nuit.
– Emma, tu es réveillée ?
– M’oui, je crois… Salut mon cœur…
– ’ello ! Bien dormi ?
– Oui, comme tu me l’avais demandé…
– Chérie, sais-tu pourquoi il ne se passe jamais rien…
– Dans tes rêves ?
– Evidemment.
– Sans doute que ta vie se passe de commentaires…
– Pas mal, je l’aime bien, celle-là. Tiens, Lina vient de quitter son lit…
– Lina se dirige vers notre porte…
– Lina entre dans notre chambre…
– Et Lina saute sur notre lit !
– P’pa, m’man ! ’vez bien ’ormi ?
– Oui oui, et toi ?
– ’ui !
– Ton frère n’est pas réveillé ?
– Si, il s’amuse avec un puzzle…
Au salon, Gaby met un cédé de Bashung. C’est le Cantique des cantiques. Elle prépare le café à la cuisine, et dresse une belle table.
– Chéri, tu entends ?
– Sacrée Gaby, rien de tel pour se réveiller !
– Bah, c’est Nouvel an !
– Je déteste le premier jour de l’année…
– Et moi, tous les autres…
– Emma, tu sais j’ai vraiment failli partir, cette nuit…
– Toi aussi ? Si ça se trouve, au lieu de dormir on a fait chacun que penser à cela…
– Alors, toi non plus tu n’as pas bien dormi ?
– Ma foi, non.
– Tu m’as menti…
– Je n’ai pas dormi du tout, tu ne m’as pas demandé si j’avais dormi, mais bien dormi…
– Passons.
– Descendons…
– Tartinons !
– Bien vu, Lina.
Albert prend Lina dans ses bras, et la porte jusqu’à la cuisine. Au salon, Gaby se recueille devant la chaîne hi-fi.
– Gaby, ta petite sœur est là !
– Euh, c’est ma grande sœur, Albert !
– Oui, bon, je ne suis pas encore habitué…
Gaby reste au salon.
– Alors, tu viens dire bonjour ?
– Je ne peux pas faire ça…
– Pardon ?
– J’y ai réfléchi toute la nuit : Lina ne comprendrait pas. Et puis, la rencontrer c’est la faire exister pour moi et, crois-moi, si tu savais ce que je sais, tu ne le voudrais pas non plus…
– Voyons, c’est ridicule !
– Emma et moi pensions d’abord que cette rencontre résoudrait le futur, mais à présent je sais que ce serait encore pire. Que le mieux, pour moi, serait de disparaître avant. Avant la date fatidique, autant dire maintenant et le plus tôt sera le mieux, aussi ai-je décidé de me suicider. Il le faut, tu comprends.
– Ne me demande pas de comprendre ça, chérie…
Albert dépose Lina sur une chaise surélevée, devant laquelle un bol de chocolat au lait a été préparé.
P A N F
– Gaby, où es-tu ?
Albert pénètre au salon.
– Aou !
– Cher monsieur, bonjour ! Je suis l’homme au cruchon.
– Comment êtes-vous entré ici ?
– Lorsque Gaby se tue, j’apparais pendant trois secondes.
– C’est un peu court… Emma, viens voir !
Emma entre au salon, prend la main d’Albert et le regarde en train de se stupéfier.
– Il y avait quelqu’un ici, à l’instant !
– L’homme au cruchon ?
– Comment le sais-tu ?
– Ecoute, Gaby n’est plus là, elle s’est donc tuée et là, forcément, l’homme au cruchon fait un saut.
– Mais… Pourquoi ?
– On ne sait pas, c’est ainsi. Une tradition… Je regrette que Gaby ait pris cette décision, je m’y attendais mais tout de même, elle aurait pu tenter le coup avec Lina…
– M’man, ma sœur s’est évanouie !
– Salut Fernand, tu sais mon chéri, elle est morte…
– Morte ? Tu es folle m’man, mais viens !
Fernand traîne sa mère à la cuisine, où la tête de Lina a plongé dans le bol de chocolat au lait.
– La garce, elle aura empoisonné le lait !
– Gaby ?
– Mais oui, Albert… Faut suivre un peu !
– Lina, oh !
– Laisse tomber, tout est fini pour elle.
– Aou !
– Pauvres chéries…
– Emma, si tu pouvais éviter les confusions orales.
– Excuse-moi : les pauvrettes…
– Fernand, ne touche pas à ce bol de céréales !
– Trop tard, p’pa, elles sont délicieuses tu sais.
– Aou !
– Ne t’en fais pas pour lui, Gaby n’en avait qu’après Lina…
– Mais comment, pourquoi ?
– Albert, tu me fatigues… Parce que !
Il s’assied à table, avale une gorgée de café mais semble insatisfait de la réponse. Emma renchérit.
– Sait-on pourquoi on aime quelqu’un ? Au fond, il en va de même lorsque l’on tue quelqu’un…
– Au fond ?
– Au fond, tu ne veux pas admettre que j’ai raison.
– Ça suffit, j’en ai assez de ce premier de l’an. Là, cette fois je m’en vais !
Il claque la porte d’entrée, Lina ouvre les yeux. Lève la tête, éloigne le bol de chocolat au lait.
– Ça y est les enfants, il est enfin parti.
– Puis-je rentrer chez moi, désormais ?
– Bien sûr, agent Gabrielle. Voici votre argent.
– Gardez-le, madame, j’ai rarement passé un réveillon aussi intéressant.
Gabrielle quitte la maison sans se retourner.
– M’man, je ne veux pas que p’pa soit parti !
– Tais-toi Fernand, tu vas voir on sera heureux.
– Moi non plus, m’man !
– Mes chéris, je ne vous comprends plus… Pourquoi avoir joué le jeu aussi longtemps ? C’est pour son bien que nous avons fait cela, vous ne l’avez pas oublié tout de même ?
Fernand beurre une tartine.
– Ouais, pour qu’il puisse à nouveau modeler, tout ça…
– C’est sérieux, mes enfants, votre père n’a plus rien modelé depuis six mois.
– Dis m’man, comment de se retrouver seul lui permettra de modeler à nouveau ?
– Le désespoir…
– L’angoisse…
– Le falloir…
– M’man, arrête de te parler toute seule !
– Pardon, bref : la solitude…
Pour jouer, Lina et Fernand se lancent des céréales crues. Emma boit son café.
– M’man, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
– On attend que votre père revienne…
– Mais ça peut prendre des heures !
– Des jours, des mois, mon cœur… Mais il n’ira pas bien loin, c’est tout de même le maire du village.
– Et si on le croise fortuitement ?
– Toujours si prévoyant, Fernand… Si on le croise, on lui dit bonjour.
– Bonjour p’pa comment vas-tu ?
– Par exemple, Lina, mais surtout, on ne lui dit pas tout de suite où on habite.
– Parce qu’on va déménager ?
– Toi quand tu t’y mets, Fernand, attention les oreilles !
– Te moque pas, m’man, je l’aurai l’année prochaine, mon bac…
– Tu veux dire cette année, j’espère !
– Euh…
Au salon, l’homme au cruchon sort de sa cachette, un rideau rouge derrière lequel, enfants, les modeleurs séjournent pour tout apprendre de la vie.
– P’pa ! P’pa !
– Mon chéri, tu n’es pas parti ?
– Ben non, pourquoi ferais-je une chose pareille ?

 

 

nouvelle parue dans La soeur de l'ange