Pensées étales

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J'ignorai longtemps pourquoi je m'étais retrouvé isolé, expédié en périphérie, à la fois près du monde et cependant à l'écart, ni dedans ni dehors, indécis quant au sens de la manœuvre, tenant pour acquis qu'il dût y en avoir une, nécessairement me rapprocher du vivant et lui communiquer ces vues que l'on disait d'art, en confiance et même, avec le soutien des autorités garantes de l'inénarrable. Les siècles ayant passé, je dus constater l'échec d'une telle approche, ne laissant subsister que la seconde issue, si lointaine pour les hommes qu'elle resta hors de leur portée, mais pour moi si proche qu'une fois résolu à la sonde sans frein ni fond, je fus bientôt libéré des canons en laid forgé de ceux qui m'avaient étripé, dégommé comme une menace extra-terrestre. De telles données ayant été validées, je découvris d'une part que j'étais seul dans l'univers, d'autre part que les hommes s'en portaient très bien et me priaient, en quelque sorte, de continuer à ne pas exister.

rien ne dure
ni toi ni nous
et encore moins moi
use-toi sans te la raconter
le présent est notre seule qualité

Le roman se moque de la réalité. La réalité est le produit d'un consen­sus, une façon passive de percevoir le monde. Loin de l'instinct.
L'homme a l'intuition que tout pourrait être plus vivant, l'homme souhaite changer la réalité.

Perché sur de longues bûches
Bois profonds, ancrés penchés,
Je voyais les arts brutaux défigurer le ciel.
Une mère, à sa fille lui demandant c'est quoi maman,
lança que ces arts venaient de robots à laver.
Elles aussi étaient perchées,
dans des arbres et m'ont indiqué
que la beauté était invalide.

Hier avec Biclou, j'ai parcouru 114 kilomètres. Rien de tel qu'une balade à vélo pour s'évader, méditer, voir du pays ou plutôt, voir autrement ce pays que l'on croyait connaître… Des centaines de vaches et leurs petits, quelques taureaux, moutons et dans les patelins traversés, des chiens enchaînés, aboyant ainsi que des affiches électorales disant ou bien OUI ou bien NON, les échoppes surannées… Sur la route proprement dite, en revanche, les animaux que l'on croise sont en général inanimés. J'ai dénombré 6 hérissons, 3 oiseaux, 1 serpent et puis aussi 3 gants, 1 cassette audio démantibulée, 2 cartes routières et d'innombrables bouteilles en plastique, paquets de cigarettes, jerricanes… Malgré ces désagréments – qui nous rappellent dans quel monde nous vivons –, le vélo reste un de mes moyens de transport favoris. Juste derrière le rêve, dont la vitesse de pointe est infinie, mais comme on ne peut pas dormir tout le temps, autant privilégier les façons qui favorisent l'éveil…

Pas la vitesse : la fluidité
Pas les usages : l'échange
Pas la fatigue : le sommeil

Je n'ai que rarement eu le sentiment d'appartenir à l'humanité. J'ai bien quelques souvenirs de fraternité et d'équipes, qui comptent parmi les plus intenses de mon existence, mais le manque d'unité et cette idée qu'au fond, il n'existe aucun noyau, finissent toujours par l'emporter. Alors tout me semble à nouveau fichu, et seule l'indifférence me sauve.
– Tu tires une tronche pas possible !
– Je vais très bien, et renonce à communiquer sur ce point.

Il prend le train
Descend à Bastion
C'est là qu'elle habite
Et l'accueille sur le perron
Paupières pillées
Il remet son pantalon
Et se jette du balcon

Quand on est jeune, la mort nous est inconcevable. Nous en sommes maîtres et même, en imagination nous la distribuons à nos ennemis… Puis les années passent et la voilà qui se pointe sous notre propre nez, en miroir dans les yeux des enfants, en buvard dans ceux des anciens et si l'on n'y prend garde, rien ne nous sera vraiment arrivé entre temps.

Quand on est à Venise, c'est facile de dire Oh !
Oh ! La belle gondole vide.
Oh ! Le gentil gondolier qui voudrait qu'on aille dedans.
Oh ! Les couverts sont payants dans les restaurants.
Oh ! L'expresso comme s'il y avait une coupure d'eau.
Oh ! Les Vénitiens sont très riches.
Oh ! Certains Vénitiens sont très pauvres.
Oh ! Il y a davantage de touristes que de Vénitiens.
Oh ! Les nombreux pigeons.
Oh ! C'est un peu humide.
Oh ! Il n'y a aucune voiture. (ça c'est très bien)
Oh ! On ne peut pas montrer ses seins dans une église.

Je vous aimhais

Je viens d'expédier Pépère, mon dernier roman. 4 secondes plus tard, j'ai refermé la porte du bureau de poste… 4 minutes plus tard, comme toujours, je me suis senti bêtement libre… 4 heures plus tard, j'ai commencé un petit chantier dans ma maison… 4 jours plus tard, j'ai reçu l'appel d'un éditeur enthousiaste, qui tenait à prendre une option sur le texte, au cas où d'autres auraient la même idée. Et ça m'a fait bien plaisir… 4 semaines plus tard, mon premier éditeur m'informe qu'il refuse de lire ce manuscrit (sic), me conservant rancune de notre désaccord d'il y a quelques années… 4 mois plus tard, à peu près tout le monde m'aura retourné Pépère… 4 ans plus tard, j'aurai 40 ans : ou vraiment reconnu, ou définitivement enterré… 40 ans plus tard, assurément je n'en serai plus… 400 ans plus tard, les gens auront cessé de lire, et retrouvant un vieux livre lors de fouilles archéologiques, nul ne saura plus dire de quoi il s'agit.

En retournant une diapositive, on devrait voir les gens de dos.

Dans sa maison, elle a mis au mur un H. Tracé au feutre gros. A l'envers, à l'endroit, en haut comme en bas : H. Invincible symétrie, sur une feuille de papier blanc. H pour corriger la cible. H pour y voir clair, voulez-vous ? Il faut rétablir la parallèle, mademoiselle…
On lui a demandé cela d'une très jolie voix, et elle a répondu, droit dans les yeux : ahi hi !

– Je suis effondré : je viens d'apprendre que j'allais mourir.
– Ah bon ? Et quand ?
– Ben, j'en sais rien, tiens ! Manquerait plus que ça !

Dans la tête, c'est l'histoire d'un écrivain qui n'arrive plus à écrire. Il y a des raisons à cela, c'est le sujet même du roman, et si j'ai choisi de l'écrire dans un style relativement sobre, c'est par opposition aux livres que mon personnage écrivait jusqu'à cette fameuse journée, ces vingt-quatre heures qui font la trame du livre, et où il va tenter, sous les yeux du lecteur, d'écrire un, deux, dix romans… La plupart des éditeurs s'y sont ennuyés, et c'est normal, mais cet ennui leur a paru rédhibitoire. L'ennui n'est pas un sujet acceptable. Fouiller pendant vingt-quatre heures dans la tête d'un écrivain, cela n'intéresse personne… Bien entendu, si j'avais déjà publié un gros succès de librairie, tout le monde aurait dit : c'est là une histoire sans précédent ! D'un ennui passionnant !

La vie c'est pas le vide, la vie c'est l'avide.

Quel est le crétin qui a dit : « Il n'y a que des preuves d'amour. » Le temps de vérifier sur Google : Jean Cocteau, rien moins ! Tiens, non, attendez c'est Pierre Reverdy ! De mieux en mieux… En fait, il apparaît que l'on attribue cette petite phrase aux deux auteurs… Comme quoi elle n'est pas si originale, et puis malgré mon estime pour Reverdy, je reste sur ma position : les dieux n'existent pas mais l'amour, OUI. L'amour, ce n'est ni la bague au doigt ni le marmot-soudure, ni la Saint Valentin ni aucune sorte d'anniversaire, l'amour c'est de se réveiller chaque matin sans savoir pourquoi, si ce n'est que l'on est heureux de respirer cette drôle d'haleine qui transpire sur l'oreiller d'à-côté, sous notre nez épaté d'avoir si bien dormi… L'amour est une foi ! L'amour est éternel ou alors ce n'en est pas, jamais ! Loin des modes et du coupon de divorce, qui sera bientôt annexé au même imprimé que celui que l'on signe au moment de se marier, à découper suivant les pointillés, dès que vous en aurez marre surtout n'hésitez pas : une nouvelle vie de fourbe vous tend les bras !

Dans ma vie de bulles où les marges vont droit
cailloux couvés ont eu raison de moi

La sensibilité n'est pas mesurable, elle rapproche ceux qui possèdent en commun ce langage particulier à chacun, à condition de s'être défait de la raison accablante. Vous n'avez pas compris cette phrase ? C'est sans doute que vous êtes trop raisonnable… Il faut désapprendre si l'on veut (s')émouvoir, pour moi écrire n'est rien d'autre que cela : lorsque je commence un roman, je me retrouve soudain là où nul ne fut. Si j'avais le moindre doute à ce sujet, jamais je n'oserai écrire. Mais dans l'écrit, je deviens. Là, je sais. Là, je suis. Fou, disent certains…

Elles sont mon plus constant plaisir
m'animent et me raniment
me ravinent et j'en suis ravi
Elles font monter l'adrénaline
m'apaisent et puis m'inspirent
m'accompagnent jusque tard dans la nuit
Elles me font vivre alors au jour de crever
j'espère qu'elles seront à mon chevet
pour les en remercier

Je vais le relire encore une fois, et encore une fois. Puis une dernière fois. Il reste sans doute quelques mots à améliorer. Quelques virgules à déplacer. Une ou deux phrases parfaitement inutiles, et après, je le laisserai aller. Rencontrer ses premiers lecteurs, ceux qui décideront de lui… Au début, les quinze premiers jours, j'aimerai le savoir chez eux. Confiant. Ensuite, insensiblement, je serai à souffrir qu'il y soit encore, et sans aucun signe de vie. Cependant, je resterai patient. Raisonnablement… Et après, un matin, enfin j'aurai des nouvelles. On me dira qu'il va bien, mais qu'on ne peut pas le garder plus longtemps. Le refus d'adoption est fréquent… Il arrive toutefois encore, qu'une famille s'attache. Discute. Pèse le pour et le contre, et se décide à accueillir mon rejeton. À ce moment-là mon ventre se détendra, libéré des boucles et des nœuds, du tourment d'une naissance reconnue…

Dans le cadre du plan d'action Tous centenaires au XXIè siècle, une liste de chansons incorrectes a été arrêtée. Deux titres seront traités en priorité, afin d'endiguer les ravages qu'ils causent parmi les jeunes : J'ai du bon tabac et Harley Davidson. Il conviendra désormais de chanter, dès l'école maternelle :
J'ai du bon baba
Dans ma babatière (ce mot sera prochainement créé)
J'ai du bon baba
Tu n'en auras pas
et
Je n'ai besoin de personne
En Harley Davidson
Je vais à plus de 10 (dix)
Et je me sens à feu et à sang
Il m'importe de vivre (prononcer viv-reu)
Pas dans un train d'enfer
Longue vie à tous, travaillez bien.
Vu, le ministre.


A revoir : Jean-Jacques Beineix La lune dans le caniveau, Bertrand Blier Buffet froid, Jane Campion Un ange à ma table, Claude Chabrol La cérémonie, Charles Chaplin Monsieur Verdoux, Alain Corneau Série noire, Marco Ferreri Rêve de singe, Nicole Garcia L'adversaire, Jim Jarmusch Down by law, Stanley Kubrick 2001, l'odyssée de l'espace, David Lynch Lost highway, Gaspar Noé Irréversible, Brian de Palma Phantom of the paradise, Michael Radford 1984, John Schlesinger Midnight cowboy, Jacques Tati Playtime, Thomas Vinterberg Festen.

Allez, je m'apprête à quitter Paris… Où j'ai vécu pendant sept ans, dont trois intra-muros et quatre non loin de là, bien que ce fût en Picardie… A Orry-la-ville, un patelin bien connu des cherche-métro…
Quoi c'était sympa mais désormais, je vais à la campagne.
Redécouvrir l'air et le calme, écrire comme au premier jour.
Loin des vents culturels et de la poudre aux yeux.
Pour se plaire à Paris, je crois qu'il faut soit y être né, soit avoir beaucoup de temps… Je me vois assez y revenir en touriste, l'œil pétillant comme au jour de mes 20 ans, lorsque cette idée de devenir écrivain avait commencé à faire son chemin…

Planches manquent aux arbres.

Ecrivons… Ecrivons avant de lire, me dis-je dans ce troquet Le Boul' Mich, à l'express onéreux et où sévit de la musique d'ascenseur (RTL2), à une heure de passer mon grand oral devant les diffuseurs, ces représentants du livre qui vont à leur tour présenter mon roman aux libraires de la France entière, et auxquels je dois prouver en cinq minutes chrono que mon dernier livre est super génial top vendeur promis craché… Je commence à connaître l'exercice, il est déterminant et même si je serai toujours le plus mal placé pour vendre mes livres, cette fois j'ai décidé d'en prendre mon parti, en bûchant la chose un peu avant…

– Quand j'étais petit, je disais : « Ah, que j'aime à faire connaître ce nombre utile aux sages. »
– 2,31415926535 ? C'est idiot !
– Oui, mais au moins la virgule était bien placée.

A réécouter : Alain Bashung Chatterton, Ludwig van Beethoven Symphonie n°5, Jacques Brel & Joan Diener L'homme de la Mancha, Can Ege Bamyasi, The Cocteau Twins Garlands, The Cure Pornography, Richard Desjardins Tu m'aimes-tu, Nick Drake Five leaves left, King Crimson Lizard, Low I could live in hope, Gérard Manset La mort d'Orion, Roy Montgomery Temple IV, Claude Nougaro Locomotive d'or, Pink Floyd Wish you were here, Steve Reich Different trains, Red Snapper Prince Blimey, Talk Talk Laughing stock.

Si Otto le puceau est le titre qui s'est imposé à moi en premier, deux autres m'ont accompagné durant l'écriture du roman : Le vierge et Un nu. Le premier avait un côté très littéraire, mais je le trouvais moins percutant et puis, il ne rendait pas vraiment compte de l'ingénuité. Quant au second, si sa sobriété et sa graphie m'ont séduit un moment (c'est un palindrome tout comme Otto), il aurait laissé entendre que ce livre est un nouvel exercice de style, alors que j'aimerais le revendiquer comme un véritable roman populaire.

Serein ? Faudrait pas exagérer… Mon corps ignore tout de cet adjectif et même si je pratique le jogging depuis dix-huit mois, l'épuisement qu'il me procure n'est que de courte durée (et l'épuisement, c'est la sérénité.) Disons plutôt que j'essaie d'appréhender le temps autrement, convaincu que ce que j'écris désormais sera publié un jour ou l'autre, et reconnu même si ce n'est pas dans la même foulée… Les habitués diront que j'ai toujours porté cette certitude mais désormais, c'est tout de même un peu plus objectivement, à la faveur d'un écho durable, d'ampleur encore limitée mais en progression constante. Pas du vent, ce que j'écris, et je suis de moins en moins seul à le savoir…

Je te connais par cœur
Tu me pompes l'air nuit et jour
Et ça fait 300 000 heures que ça dure
J'use et j'abuse de toi mais
Remettons-ça encore une fois
Et de tout j'aurai fait le tour
Nos tempi se sont accordés très tôt
Laissons les sourds à leurs pianos
Et de nos notes étonnons au mieux
Tu es mon plus fidèle inspirateur
Tes maux sont les miens
Et mes livres sont à toi

Plus je vieillis, plus je traîne à mes côtés ma différence, laquelle m'est tout à la fois plus pénible et plus précieuse… Pénible parce qu'elle entrave, au quotidien, certaines actions parmi les plus simples, me maintenant dans un monde étranger à, là où je voudrais que tout soit fluide, mais tout à la fois précieuse parce que chaque jour je conserve intact ce besoin de créer, d'aller de l'avant, de puiser de quoi raconter des histoires que personne n'a encore racontées, et que nul ne racontera si je ne le fais pas… Alors voilà, j'ai dit traîner au début de cet article, mais bien entendu cette différence me porte plus sûrement qu'autre chose, et c'est probablement là que réside l'énergie de l'artiste : dans cet entre-deux permanent, écartelant, inconciliable…

J'écris pour vous faire plaisir, alors n'ayez pas peur : un roman c'est à jeter aux ordures (poubelle bleue) s'il n'utilise pas tout le potentiel de liberté et d'imagination dont son auteur se sent capable.

Je viens de commencer la rédaction de mon prochain roman, et j'avoue que j'ai un peu le trac. C'est là que tout se joue ! Pas à parution, pas dans un entretien, pas dans les critiques (aussi bonnes soient-elles). Comme pour le chanteur ou le comédien sur scène, l'écrivain joue sa vie à chaque fois qu'il pose sa plume sur la feuille… Ça vous tord les boyaux, alors on allume une cigarette et puis ça passe, deux ou trois pages s'envolent avec succès et déjà il faut dormir un minimum, gagner sa croûte et le lendemain soir on y retourne, en essayant de faire le vide le plus rapidement possible… Il n'est rien de plus différé que l'écriture d'un roman et pourtant, à chaque fois il nous faut retrouver la sensation essentielle du direct tout en évitant celle de l'urgence, du temps qu'il faut neutraliser sans faillir et que cette illusion d'infini soit chaque soir la plus longue possible, clé d'une certaine sérénité sous les feux de la lampe de bureau…

Sans trop savoir pourquoi
Une fois qu'on y a pensé
Il vaut mieux rester à distance
Chuchoter un autre chant
Interdire à ses petits pieds
De trop tôt fouler l'avide
Et gentiment continuer de
Ramer

J'ai récemment reçu un mail d'insultes, ça m'arrive de temps en temps mais là, le tir était particulièrement nourri. En gros cet individu n'était d'accord avec rien, et s'est cru de son devoir de m'en faire part dans le détail, en maniant d'ailleurs le contre-pied avec un certain art, mais de façon tellement systématique que je classerais plutôt cela dans le domaine des manies. Pour faire court, il me reprochait cette mégalomanie avec laquelle je porte mes romans jusqu'à ce qu'ils soient publiés, également il m'a confié avoir beaucoup ri en découvrant comment j'avais tenté, voilà quelque temps, de défendre une littérature libre de sa différence… Quand on n'a que ses manuscrits et un site internet pour convaincre, mieux vaut savoir improviser. C'est parfois maladroit ou épidermique, mais toujours sincère et, quitte à se contredire de temps en temps, sans regrets. Car après chaque livre publié, je peux continuer à regarder mes lecteurs en face. Le reste est à mes yeux sans importance.

L’OuLiPo est mort, vive le MouLimPot !
(Mouroir de Littérature Impotente.)

Au motif qu'il est déconcertant et invraisemblable, mon roman On part vient d'être refusé par les Editions du Seuil, lesquelles ont estimé que je n'entrais désormais plus dans leurs priorités éditoriales… Me voilà réduit à trouver un nouvel éditeur, seul contre tous comme au bon vieux temps… Subir une injustice est d'une désolation tonifiante comme un matin d'hiver, disait Pavese dans Le métier de vivre, mais je n'ai rien perdu de ma liberté d'esprit et m'engage ici à lutter de toute mon âme contre la tiédeur et le conformisme.

A part ça, il me reste à écouter de bonnes musiques, il me reste à dire que ça peut continuer même si c'est égal depuis avant ma naissance. Il me reste à manger des sandwichs sur les bancs.

Aujourd'hui, une collègue m'a dit : J'aimerais peindre mais tu sais, chez moi c'est trop petit… Et puis il faut tout préparer, c'est trop petit chez moi pour ça et puis, de toute façon, à peine j'aurais tout préparé que je n'aurais plus le temps de peindre alors bon, si seulement je pouvais peindre (j'en ai tellement envie) mais tu comprends, chez moi, non vraiment… Le plus navrant dans tout ça, c'est de songer que même dans le plus petit studio parisien, il y aura toujours suffisamment de place pour se coller devant un téléviseur…

Entre béquille et précipice, j'aime boiter vers vous.

Je viens de terminer mon prochain roman, On part, fruit d'un travail dont l'origine remonte à plus d'un an si l'on en considère les prémices. Son histoire le rendra certainement plus abordable que Touché !, avec lequel il aura en commun la faculté d'être lui aussi dérangeant. Autrement dérangeant, éprouvant plus par son sujet d'ensemble qu'au détour de telle ou telle scène, horrifiant peut-être lorsque l'on prendra conscience du postulat inédit que j'ai eu la folie de retenir… S'il a les faveurs de mon éditeur, ce roman procurera à son lecteur six heures de tension, de rêve et de cauchemar mêlés, et lui laissera en principe une impression indélébile comme un tatouage…

A relire : Antonin Artaud L'Ombilic des Limbes, Jorge Luis Borges Fictions, Albert Camus L'étranger, Miguel de Cervantès Don Quichotte, René Char Le nu perdu, Eugène Ionesco La cantatrice chauve, James Joyce Ulysse, Franz Kafka Le procès, Comte de Lautréamont Les chants de Maldoror, Violette Leduc La bâtarde, Henri Michaux L'espace du dedans, Friedrich Nietzsche Généalogie de la morale, Anaïs Nin Journal 1934-39, Fernando Pessoa Le livre de l'intranquillité, Georges Perec La vie mode d'emploi, Marquis de Sade La philosophie dans le boudoir, Boris Vian Trouble dans les Andains.

Venue compléter celles du Soir et de Week-end/L'Express, la critique de Touché ! qui vient de paraître dans La Libre Belgique confirme combien les critiques belges sont friands de nouveauté, et autrement déterminés à la rencontrer que leurs homologues français, toujours à se plaindre du manque d'audace en littérature, mais bons derniers dès qu'il s'agit de défricher…

Que fait l'écrivain, quand il n'écrit pas ? Se révèle-t-il davantage ? Est-il heureux, confiant, en forme ? Songe-t-il à ce qu'il va écrire prochainement, marque-t-il vraiment des pauses supérieures au noir de l'oreiller (elles-mêmes si riches en prétextes) ? Parvient-il à oublier tout ce qu'il a déjà écrit ? Est-il convaincu, parfois, de n'avoir encore rien écrit, ou si peu ? Et pour contourner tant d'écueils, est-il capable de s'absorber dans tout autre chose ? A part se poser encore plus de questions, il semblerait que lorsqu'il n'écrit pas, l'écrivain ne fait rien…

Après dix années d'absence, une chaîne de tévé a eu la brillante idée de programmer La lune dans le caniveau. Il faut donner au chef d'œuvre de Beineix un peu de temps pour s'installer à fond de pupille, mais une fois dedans, c'est au-delà du descriptible… Il est 3 heures du matin (fallait pas non plus rêver de l'avoir en prime time), je viens de le revoir et ne m'en lasse décidément pas. Parce qu'il possède son propre langage, ce film rend perceptible ce qui d'ordinaire est impénétrable et fugace, on peut appeler ça le rêve mais pour moi, c'est l'essence de la vie qui est ici mise en scène. Aussi je le maintiens : La lune dans le caniveau est le plus grand film français de tous les temps.

Lu en couverture du dernier 30 millions d'amis : « Chiens et chats : protégez-les des dangers domestiques. » Vous en connaissez beaucoup, des chiens et des chats sauvages ? Le mal est fait depuis longtemps !

Caressez le mètre étalon, il vous donnera la mesure de votre passion.

Le mél, c'est comme le courrier ordinaire. Il y a ceux qui répondent vite, ceux qui traînent un peu et enfin, ceux qui ont oublié qu'on leur a écrit… Le problème ne vient donc pas de l'enveloppe qu'il fallait lécher timbrer poster, mais plutôt d'un état d'esprit qui conditionne le rapport à autrui.

Alfred Hitchcock avait cette jolie manie de se montrer deux ou trois secondes dans les premières minutes de ses films. En littérature contemporaine, certains auteurs ont cru bon de l'imiter, sans toutefois retenir la notion de brièveté. Et se font voir à chaque page de leur livre…

L'autre jour, dans le traditionnel courrier des auditeurs ouvrant Le Masque et la Plume, un lecteur leur avait suggéré de parler de Touché !, et eux d'admettre qu'aucun n'en avait pris connaissance. Je m'étais dit c'est pas de chance, mais voilà qu'hier soir, ils ont remis ça à l'égard de mon confrère Hubert Mingarelli (l'autre premier roman de la rentrée du Seuil). Là encore, c'est un auditeur qui a vanté les mérites de ce roman pour s'entendre dire, à la cantonade et comme une litanie, que personne à cette tribune ne l'avait lu… Je résume : dans cette émission littéraire renommée (et des plus écoutées par ceux qui aiment lire), personne n'a pris connaissance, de près ou de loin, des deux premiers romans de la rentrée 1999 du Seuil…

Un livre c'est comme un quartier de bœuf. Il faut le taillader dans sa chair, défaire ses parties, éplucher ses chapitres, inciser ses phrases, peler ses mots, éplucher ses syllabes ! Enfin moi, c'est ainsi que je lis un livre…

Le raciste est un attardé, dont tous les neurones ont émigré.

Nathalie Sarraute s'est envolée, c'est beaucoup plus important que les fausses parties de cache-cache de l'autre nonagénaire, aussi infâme soit-il. Mais l'on parle toujours plus volontiers de ceux qui nous ont offensés, comme si leur outrance ne nous suffisait pas…

Ce qui ne va pas, ce sont ces imbéciles qui ne savent pas se tenir debout dans le métro. Moi, par exemple.

La ville était malade, le cynique ne faisait plus grincer personne car il avait disparu. Un silence divin comme le consensus avait envahi les rues, et l'on ne cherchait plus ceux qui avaient quelque chose à dire. On les avait même rayés de la liste, la consigne c'était de les fuir comme la peste. Mais pourquoi je parle au passé ?

Les gens qui écoutent de la musique à plein tube après minuit sont toujours ceux qui n'ont pas la moindre idée de ce qu'est la musique.

Ceux qui répètent à l'envi moi je ne suis pas photogénique quand on leur présente une photo d'eux (ou bien ce n'est pas moi si on leur fait entendre un enregistrement de leur voix), ceux-là préparent déjà la phrase qu'ils formuleront au tout dernier jour : ceci n'était pas ma vie. Même s'ils n'en seront plus à ça près, cette ultime dénégation sera probablement la plus terrible.

Quand on souhaite que le temps s'accélère, c'est qu'on est à la merci des hommes flous.

C'est lors d'un déménagement que l'on reconnaît ses vrais amis. Les plus rares sont prêts à l'heure dite, et cette fidélité-là procure toujours un petit frisson. Ensuite il y a ceux à qui il faut sans cesse rappeler la date fatidique, mais si l'on accepte de satisfaire à ce rituel, en général ils viennent. Enfin, et sans qu'on puisse le présager, certains viennent comme prévu, mais plutôt en touriste :
– Excuse-nous, on a été invité à déjeuner entre temps mais quand même, on voulait voir la nouvelle maison !
Comme ce sont des amis, on n'ose trop rien dire…

Il était une fois un roman qui avait beaucoup de points d'exclamation, en plus il ne s'interrogeait jamais. C'était si encourageant que j'ai tout laissé tel quel !

Il me reste à rester, crier ce chant qui me cloue.

Il y a les nerveux qui crient sur tout ce qui bouge, et dépensent ainsi leur énergie, il y a aussi les nerveux silencieux. Leur puissance est à l'intérieur, pour l'évacuer ils ont par exemple la feuille de papier. Elle tremble à leur approche : sa virginité va tourner court.

On nous rabâche que l'alcool tue chaque année des milliers de personnes sur les routes, on nous annonce même que c'est la première cause de mortalité bitumineuse. J'aimerais que l'on me prouve qu'un fauteur d'accident ivre, s'il n'avait pas bu, n'aurait pas commis exactement le même accident. Il est des conducteurs éméchés qui redoublent de vigilance pour rentrer chez eux, tandis que certains chameaux auront toujours par défaut une moindre lucidité. Cette simplification m'exaspère, qui nie à toute force des paramètres aussi déterminants que la pulsion de mort, le rêve éveillé, l'esprit ludique qui sommeillent en chaque conducteur.

Effroi viens, je vais te réchauffer.

J'écrivis mon vrai premier roman à 23 ans, L'enfant du chien, auto-édité sous le pseudonyme d'Edmond Phophe après qu'une vingtaine d'éditeurs l'ait refusé. Si je considère aujourd'hui ce roman comme une ébauche, la centaine d'exemplaires vendus à l'époque allait marquer le premier tournant de mon parcours d'écrivain.
« Dès la première page, le lecteur se sent concerné par une distraction atomique. Survient la naissance de David, qui refuse le mythe de l'enfance et doit se débarrasser de la mère… »

Mon désir n'est pas de pallier tous les manques, seule compte la fluidité de mes frayeurs. La dire en évitant les murs.

Un jour que j'étais jeune mais plus trop (genre 18 ans), je me suis aperçu que tout était faux. Les parents et les amis, leurs croyances et mon espoir d'une vie confortable, que je m'étais jusque-là suggérée sans souci de vraisemblance. Ce jour-là, j'ai décidé de faire mienne cette fêlure contre laquelle je me débattais inutilement. De l'aimer comme jamais je n'avais aimé. Depuis ce jour, tout m'est devenu possible.